Lorsque Mo'hammad eut accompli sa quarantième année. Dieu envoya vers lui Gabriel, pour lui porter une vision. D'après une autre version, Mo'hammad avait alors quarante-trois ans. Mo'ammad-Ibn-Djarîr mentionne une tradition d'après laquelle le Prophète reçut la vision à l'âge de vingt ans. Mais cela n'est pas exact; car Mo'hammad a dit qu'aucun prophète n'a reçu sa mission avant l'âge de quarante ans. parce que ce n'est qu'à cet âge que la raison et l'intelligence arrivent à tout leur développement. Or, vers l'époque où Gabriel allait apporter à Mo'hammad sa mission prophétique, celui-ci en remarquait les signes. Il voyait, la nuit, en songe, sans le connaître et non sans éprouver de la crainte Gabriel sous la forme d'un être énonne. Quand il marchait seul dans la ville de la Mecque, il entendait sortir des pierres, des décombres et des animaux, des voix qui lui disaient: Salut à toi. ô Apôtre de Dieu! Mo'hammad en éprouvait des craintes.
Il était d'usage parmi les Qoraïschites que tous ceux qui tenaient à la réputation d'hommes pieux se rendissent chaque année, au mois de radjab, sur le mont 'Hirâ' pour y vivre jour et nuit dans le recueillement, désirant se retirer du commerce des hommes, et regardant cette solitude comme un acte de dévotion religieuse. Cette pratique avait d'abord été en usage parmi les Banî-Hâschim; les autres tribus qoraïschites avaient suivi leur exemple; mais les Banî-Hâschim l'observaient plus rigoureusement. Chaque tribu avait sur le sommet de la montagne un endroit où l'on avait élevé des constructions dans lesquelles on passait le temps de la retraite. Cette année, Mo'hammad, en quittant la montagne, vint auprès de Khadîdja et lui dit: 0 Khadîdja, je crains de devenir fou. — Pourquoi? lui demanda celle-ci. — Parce que, dit-il, je remarque en moi les signes des possédés: quand je marche sur la route, j'entends des voix sortant de chaque pierre et de chaque colline; et, dans la nuit, je vois en songe un être énorme qui se présente à moi, un être dont la tête touche le ciel et dont les pieds touchent la terre; je ne le connais pas, et il s'approche de moi pour me saisir. Khadîdja lui dit: Ô Mo'hammad, ne t'inquiète pas. avec les qualités que tu as. toi qui n'adores pas les idoles, qui t'abstiens du vin et de la débauche, qui fuis le mensonge, toi qui pratiques la probité, la générosité et la charité, tu n'as rien à craindre; en considération de ces vertus. Dieu ne te laissera pas tomber sous le pouvoir du Dîv. Avertis-moi si tu vois quelque chose de ce genre.
Or, un jour, se trouvant dans sa maison avec Khadîdja, Mo'hammad dit: 0 Khadîdja, cet être m'apparaît, je le vois. Khadîdja s'approcha de Mo'hammad, s'assit, le prit sur son sein et lui dit: Le vois-tu encore? — Oui, dit-il. Alors Khadîdja découvrit sa tête et ses cheveux et dit: Le vois-tu maintenant? — Non, dit Mo'hammad. Khadîdja dit: Réjouis-toi, ô Mo'hammad; ce n'est pas un Dîv, c'est un ange. Car si c'était un Dîv, il n'aurait pas montré de respect pour ma chevelure et n'aurait pas disparu. Quand Mo'hammad était triste, il se rendait sur le mont 'Hirâ' et s'y livrait à la solitude; le soir, il rentrait à la maison, la figure triste et abattue. Khadîdja en était fort affligée.
Enfin le jour arriva où Dieu fit parvenir à Mo'hammad sa mission prophétique. Ce fut un lundi. Il est dit dans cet ouvrage [de Tabarî] que ce fut le dix-huitième jour du mois de ramadhân. D'après d'autres traditions, ce fut le lundi, douzième jour du mois de rabî'a premier, que Mo'hammad reçut sa mission, le même jour du même mois où il était né, et qui fut plus tard le jour de sa mort. Or, le jour du lundi, Dieu envoya Gabriel avec l'ordre de se faire connaître à Mo'hammad, et de lui porter sa mission prophétique et la surate du Coran appelée Iqrâ ', qui fut la première que Mo'hammad reçut de lui. Gabriel descendit du ciel et trouva Mo'hammad sur le mont 'Hirâ'. Il se montra à lui et lui dit: "Salut à toi, ô Mo'hammad, Apôtre de Dieu!" Mo'hammad fut épouvanté. Il se leva, pensant qu'il était devenu fou. Il se dirigea vers le sommet pour se tuer en se précipitant du haut de la montagne. Gabriel le prit entre ses deux ailes, de façon qu'il ne pût ni avancer ni reculer. Ensuite, il lui dit: 0 Mo'hammad, ne crains rien, car tu es le Prophète de Dieu, et moi je suis Gabriel, l'ange de Dieu. Mo'hammad resta immobile entre les deux ailes. Puis Gabriel lui dit: "Ô Mo'hammad, lis". Mo'hammad dit: "Comment lirais-je, moi qui ne sais pas lire?" Gabriel dit: "Lis: Au nom de ton Seigneur, qui a tout créé, qui a créé l'homme de sang coagulé. Lis: Ton Seigneur est le généreux par excellence; c'est lui qui a enseigné l'écriture; il a enseigné aux hommes ce qu'ils ne savaient pas".
Ensuite Gabriel le laissa à cet endroit et disparut.
Mo'hammad descendit de la montagne. Il fut saisi d'un tremblement et retourna à sa maison, tout en répétant en lui-même la surate. Son coeur était fort rassuré par ces paroles, mais il tremblait de tout son corps par suite de la peur et de la terreur que lui avait inspirées Gabriel. Rentré dans la maison, il dit à Khadîdja: Celui qui m'avait toujours apparu de loin s'est présenté aujourd'hui devant moi — Que t'a-t-il dit? demanda Khadîdja. — Il m'a dit: Tu es le Prophète de Dieu, et je suis Gabriel; et il m'a récité cette surate: "Lis: Au nom de ton Seigneur" etc. Khadîdja, qui avait lu les anciens écrits et qui connaissait l'histoire des prophètes, avait aussi appris à connaître le nom de Gabriel. Ensuite Mo'hammad fut saisi du froid, il pencha la tête et dit: Couvrez-moi, couvrez-moi! Khadîdja le couvrit d'un manteau, et il s'endormit.
Khadîdja se rendit au palais de Waraqa, fils de Nawfal, qui était un savant chrétien,vivant à la Mecque dans la religion de Jésus et pratiquant le culte de Dieu. 11 avait lu beaucoup de livres, connaissait l'Évangile et savait que le temps était venu oià un prophète devait paraître. Khadîdja lui dit: n'as-tu pas trouvé nulle part dans les anciens livres le nom de Gabriel, et sais-tu ce que c'est que Gabriel? Waraqa dit: Pourquoi fais-tu cette demande? Khadîdja lui fit le récit de ce qui était arrivé à Mo'hammad, du commencement à la fin. Waraqa dit: Gabriel est le grand Marnons, l'ange qui est l'intermédiaire entre Dieu et les prophètes, qui leur apporte les messages de Dieu. C'est lui qui est venu trouver Moïse, ainsi que Jésus; et si ce que tu racontes est vrai, Mo'hammad ton mari, est le Prophète qui doit être suscité à la Mecque, au milieu des Arabes, et dont il est fait mention dans les Écritures. Waraqa demanda encore: ne lui a-t-il donné aucun ordre? Lui a-t-il dit d'appeler les hommes à Dieu? Khadîdja lui récita la surate Iqrâ'. Waraqa dit: S'il lui avait ordonné d'appeler les hommes à Dieu, le premier qui lui aurait répondu et qui aurait cru en lui, c'aurait été moi; car depuis de longues années je l'attends.
Chroniques de Tabari